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June, 2011 Monthly archive

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Je ne résiste pas à partager avec vous ces quelques mots qui me touchent et qui ont été écrits par Isabelle Autissier.

Il y a bien peu de vent, mais c’est assez pour un départ, assez pour ce premier louvoyage entre les bateaux endormis. Il fait mi-nuit, la silhouette de la côte est toujours grise et les bouées du chenal clignotent encore. C’était il y a longtemps, je m’en souviens si bien : ce premier départ. Je ne sais plus vers où, peu importe, je me souviens de l’air du temps, du froid de la chaîne d’encre que je tiens à pleines mains, en attendant les ordres de l’arrière, de l’odeur du sel, du clapotis de l’eau impatiente. Je me souviens de ces quelques minutes où j’ai compris, vécu, ce que ce départ voulait dire : ce mélange de gravité et d’excitation, l’impression que les sens s’aiguisent , que l’imagination prend son souffle, que le réel et le rêve, là, d’un coup, se télescopent. Il y a de l’anxiété, de l’incertain, dans un départ, non pas tant ce que l’on va trouver là-bas, sous la ligne d’horizon, que la peur, peut-être, de ne pas être à la hauteur, de ne pas savoir vivre ses rêves, de craquer, de tourner bride quand tout s’offre enfin. Il y a aussi de l’orgueil à se sentir de la race de ceux qui savent partir, dans la discrétion du petit matin, quand les autres dorment douillettement. Quand ils s’éveilleront, ils reprendront le cours de leurs jour ordinaires et nous serons déjà dans l’inconnu, pionniers de nos désirs, parce que nous avons su nous arracher à ce confort. Je mesure alors, la force du mot « choix ». Je sens la dose de foi, d’optimisme, d’inconscience peut-être et de confiance en soi qu’il faut pour voir ainsi l’ailleurs en clair. Je viens aussi de comprendre que l’on ne part pas pour fuir, mais pour se trouver et se vivre plus. Je vis cette excitation, cette attente d’autres paysages, d’aventures, d’autres gens, de surprises. Je ressens, en contrepoids, la gravité du marin qui, bientôt, va devoir ramener son bateau et savoir le guider dans ce numéro sans filet entre deux ports, entre deux mondes. Je commence à comprendre que l’inconnu se paye d’angoisse, mais que s’y donner est fascinant et donne du poids à chaque minute de mes jours. Et je reconnais ce délicieux frisson à s’engager dans un chemin de traverse. Je sais que je me retranche, même provisoirement, de ceux que j’aime et que je ne leur laisse, sur ce quai, qu’attente et inquiétude. Mais je perçois déjà que ces milles à parcourir vont tisser plus de liens qu’ils n’en briseront. L’autre, ces autres que j’ai quittés, deviendront le nouvel objet de mes désirs, tout comme la terre devient l’obsession du marin, à peine l’a-t-il quittée. Ils seront les compagnons discrets de mes quarts nocturnes, les témoins invisibles de mes prouesses, de mes faiblesses et pour eux, pour être digne d’eux, j’aurai l’envie de décrocher la lune. Je rentrerai plus riche de cet amour lointain, je me saurai plus proche, plus vraie dans cette relation débarrassée des scories du quotidien, enrichie de cette attente. En cette minute de départ, je sais combien il s’est fait attendre quand tout portait à l’impatience, et le poids qu’il y a acquis. Je me souviens de ces heures d’avant, de ces mois à se contenter d’une carte marine pour y laisser dériver le regard, guettant l’arrondi d’un baie, l’accore d’un mouillage. Plus tard, plus autonome de départ en départ, j’aurai aussi cette fierté à avoir su traverser ces mois de bureaux encombrés, ces casse-tête financiers, ces affres techniques pour mener ce premier combat où déjà beaucoup s’enlisent, pour avoir eu cette sombre ténacité à partir. Ces souvenirs m’apaisent et me confortent, ils me donnent cette sérénité indispensable pour être à même de respirer ce bonheur du départ. Il n’y a pas de départ anodin, tout au plus des parcours plus ou moins ventés et des itinéraires plus ou moins balisés. Il y a l’éternel incertain de la mer qui fait naître cette gravité sans laquelle la vie est plus fade. Je tire sur la chaîne, je ne pense plus, je ne veux plus de la terre, je suis de l’autre côté du miroir. L’ancre se fait légère sur le sable, je rentre dans la routine de la mer, ses mots, ses rythmes, ses rites. Quelques secondes encore … quelques secondes éternelles pour ma mémoire. Là commence ailleurs.

Merci Marc…

O.

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